Le Pr Charles-Nicolas, professeur de médecine, de psychologie médicale et de psychiatrie à la Faculté de Médecine des Antilles-Guyane a dirigé, avec Benjamin Bowser, l’ouvrage L’esclavage : quel impact sur la psychologie des populations ? (2018, Idem Campus).
Familyevasion, lors d’une rencontre au 2ème salon littéraire à Clément, lui a proposé quelques questions sur un pan de l’histoire martiniquais. Une fiche synthétique est aussi disponible à la fin de cet article.
En tant que médecin, il m’a semblé essentiel de rencontrer Aimé et d’échanger sur le sujet de l’esclavage et les traumatismes psychiques qui en découlent. Un maillage de pensées si fort et puissant encore aujourd’hui qui fissure pernicieusement le sol et les esprits.
Si souvent passé sous silence … ou violence.
Dépasser les traumatismes de l’histoire pour éclairer l’avenir
1. On a récemment reproché à l’ONU de cibler la traite transatlantique, d’en faire « le plus grave crime contre l’humanité » et de passer sous silence la traite arabo-musulmane. D’ailleurs l’esclavage a existé de tous temps et partout. Et puis il a été aboli depuis longtemps, depuis 1848 en France. Y a-t-il quand même des conséquences actuelles de cet esclavage ?
Oui, l’héritage de l’esclavage transatlantique ne s’est pas évaporé avec l’abolition !

Il y a des stigmates sociologiques et psychologiques laissés par l’esclavage : les inégalités socio-économiques frappent durement les Noirs. Partout. Pourquoi ? Parce que l’esclavage transatlantique est radicalement différent des autres esclavages.
Il est composé exclusivement de Noirs, il installe dans les mœurs et dans les esprits pendant près de 4 siècles l’équation Noir = esclave et esclave = Noir. Il diffuse l’infériorité du Noir dans le monde entier grâce aux grandes découvertes dès le tout début du XVIe siècle (première mondialisation) puis grâce à l’essor de la navigation. Il crée une vision racialisée et hiérarchisée du monde.
Cette hiérarchie raciale justifiait l’esclavage et a été justifiée « scientifiquement » par la « craniométrie », la mesure du cerveau par l’angle facial qui « démontrait » que les Noirs avaient un cerveau plus petit « comme les femmes », également par la « génétique » plaçant le nègre dans l’évolution darwinienne entre le singe et l’homme, enfin par des arguments religieux (notamment l’invention de « la malédiction de Cham » développée par des musulmans et des chrétiens pour justifier sans contestation à la fois l’esclavage des Africains et la hiérarchie raciale par l’interprétation abusive d’un épisode de la Bible qui suit le Déluge (vous pouvez consulter www.une-autre-histoire.org/la-malediction-de-cham/. ).
En outre cet esclavage a rapidement atteint une ampleur inégalée et une rentabilité extraordinaire puisqu’il faisait travailler des gens gratuitement. Donc il fallait le renforcer sur le plan de la morale, de la science et, aux Etats-Unis, sur le plan du droit, avec les lois de l’apartheid.
C’est d’ailleurs après l’abolition de l’esclavage que l’on assiste à la publication de nombreux ouvrages et textes biologisant (et radicalisant) la supériorité des Blancs et l’infériorité des Noirs. Aux Etats-Unis, c’est après l’abolition que le système rigide et humiliant de ségrégation raciale a dicté chaque instant de la vie quotidienne. La couleur de peau était devenue la preuve évidente de l’infériorité.
2. Quels sont les principaux stigmates psychologiques laissés par l’esclavage dans les sociétés antillaises ?
- La déshumanisation de la personne mise en esclavage est le principe fondateur de l’esclavage transatlantique. La déshumanisation constitue un traumatisme psychique qui crée une effraction de l’appareil psychique qui perd plusieurs de ses capacités. Dans cette situation extrême où l’humiliation est au cœur du système avec des rappels répétitifs plusieurs fois par jour que vous n’êtes pas un être humain mais une bête, un meuble (comme l’édictait le Code Noir), l’effraction peut produire une désorganisation profonde de la perception du monde et de soi-même et une altération du temps et de l’espace et toujours une altération du lien social. Nous pressentons aujourd’hui qu’une telle violence, un tel « ravalement collectif à la bête » n’a pas pu ne pas laisser de traces, à l’heure où, en France, l’on fait appel quotidiennement aux cellules psychologiques pour des événements manifestement mineurs comparés aux violences de l’esclavage transatlantique.

- Les recherches ont montré que ces traumatismes peuvent entrainer non seulement des symptômes mais une modification durable de la structure psychique. C’est pourquoi il y a des stigmates actuels qu’on peut rattacher à l’esclavage en sachant que ce qui a été fabriqué par le contexte esclavagiste peut être défabriqué par un contexte favorable au fil des ans et par les capacités de résistance psychologique de l’esclave. De sorte que la survenue de symptômes n’est nullement automatique.

- Parmi ces stigmates on peut retenir les personnalités anormalement susceptibles, revendicatrices, méfiantes, soupçonneuses, passives, jalouses, de même que la fréquence des mécanismes de projection sur l’autre des fautes ou des responsabilités, la fréquence des mécanismes d’autocensure. Comme l’esclavage vise un anéantissement de l’estime de soi. Il inculque chez la personne mise en esclavage la conviction qu’il est inférieur, un meuble ! Il doit intérioriser qu’il est inférieur, qu’il n’est rien. En effet, pour que le système puisse fonctionner, l’estime de soi doit être réduite à son degré zéro : une soumission absolue est requise. Car les propriétaires sont très peu nombreux par rapport aux esclaves.
3. Ces héritages se transmettent-ils de génération en génération ? Si oui, comment ?
La transmission épigénétique des traumatismes psychiques se matérialise par des modifications moléculaires qui modifient l’activité des gènes sans altérer la séquence de l’ADN sous-jacente. Tout ne se transmet pas jusqu’à nous, tel quel. Bien sûr.
Mais le trauma s’inscrit dans les gènes par la transmission épigénétique qui n’est que la traduction sur les gènes de la transmission psychique. L’idée d’une transmission transgénérationnelle du trauma de l’esclavage est une réalité.
L’extraordinaire c’est que l’impact de la souffrance psychique sur les gènes transmis de génération en génération disparaît avec des environnements thérapeutiques ou favorables après psychothérapie.
De fait l’épigénétique nous dit : nous pouvons changer. Nous ne sommes pas esclaves de nos gènes.

4. Comment distinguer l’héritage historique des difficultés sociales contemporaines ?
Il y a continuité jusqu’à aujourd’hui d’une configuration psychique traumatique créée par la réciprocité de l’équation Esclave = Noir, c’est-à-dire Noir = Esclave.
Cette dernière équation plus ou moins atténuée persiste dans l’inconscient chez beaucoup, en Martinique. Elle est manifeste quand, dans les relations sociales de hiérarchie, la couleur de peau est signifiante psychologiquement.
Pour les sociologues aussi, il y a des difficultés sociales contemporaines qui ne sont pas liées seulement à des causes appartenant à notre époque mais qui s’originent dans des causes anciennes.
En Martinique, même des grèves, conflit social d’ordre professionnel ou économique peuvent être colorées d’une problématique raciale demandant le départ du directeur qui a eu des comportements ou propos « inappropriés ». Nous retrouvons, dans toutes les sociétés post-esclavagistes, avec la racialisation de la pensée, l’humiliation et ses parades, la particularité de ces motions affectives de sensitivité (sensibilité excessive aux jugements négatifs), de méfiance, d’interprétation, de besoin intense de respect déjà décrites par les esclaves Olaudah Equiano et Mary Prince et que Frantz Fanon décrit à propos de son arrivée en France.
Il y a également des comportements suprémacistes dans la vie sociale et professionnelle liés à des préjugés inconscients hérités de la position esclavagiste.
Il y a une spécificité des formes de traumas propres à l’esclavage… et à ses continuations ségrégatives : permanence d’un noyau identique de pensée dans les sociétés post esclavagistes actuelles avec une tonalité particulière des relations qui s’est constituée à partir des rapports d’humiliation et de résistance. C’est l’humiliation qui produit l’intériorisation de l’infériorité et ce fameux plafond de verre de l’auto-censure : dans les sociétés antillaises comme dans les autres sociétés post-esclavagistes, ces barrières invisibles, implicites qui sont dans la tête des Noirs (« c’est trop bien, ce n’est pas pour moi ») sont un des héritages de l’esclavage.
5. Y a -t-il des conséquences de cet héritage dans les rapports sociaux, familiaux ou professionnels en Martinique ?
Quand le Président de la République, dans une réunion en préfecture, s’étonne que tous les chefs de service soient blancs, il met le doigt sur la persistance de structures institutionnelles coloniales en Martinique héritières de l’esclavage.
De même des dysfonctionnements familiaux apparaissent dans les fratries où certains sont plus foncés que d’autres. L’esclavage a eu un impact sur les modalités éducatives qui persiste encore aujourd’hui : On imagine que sur l’Habitation, la mère aura tendance à privilégier le comportement de l’enfant et pas ses besoins affectifs, l’important étant d’abord d’éviter les sévices et donc de respecter tous les codes de la vie en milieu esclavagiste (particulièrement la hiérarchie) par la soumission et la docilité, (baisser les yeux quand on croise le maître). Dans ce contexte où d’ailleurs l’enfant peut être retiré ou vendu, il ne faut surtout pas trop aimer, surtout ne pas s’y attacher. Dans ce contexte, le dressage l’emportera sur l’affection.
Tous les auteurs des sociétés post-esclavagistes insistent sur la sévérité des châtiments corporels et sur leur objectif : dresser et endurcir. Les méthodes éducatives se reproduisent de génération en génération et aujourd’hui, dans les différents pays ayant connu l’esclavage, les méthodes rigoureuses d’éducation prévalent.
En Martinique, une mère témoigne : Son dos est couvert de multiples blessures. Des traces de fouets sont visibles et témoignent de la violence des coups. « Le père de l’enfant est à l’origine de cela, car l’enfant n’a pas fait un devoir de classe. Pour un oui ou pour un non, l’enfant est roué de coups ».
5 « Guérir de l’esclavage suppose des initiatives individuelles et collectives ». Quelles initiatives collectives et/ou individuelles peuvent aider la population ?
L’initiative individuelle c’est l’auto-réparation à l’instar des personnes mises en esclavage qui se sont réunies le soir secrètement pour résister à la déshumanisation, pour communiquer malgré l’absence de langue africaine commune, pour restaurer l’histoire, pour échanger sur la spiritualité, pour retrouver la sensation d’être relié, d’être connecté, de donner du sens à leur vie d’esclave à un niveau profond.
Dans le même temps où la loi du plus fort contraignait et abusait, où les Codes Noirs légiféraient et légitimaient, des voix autorisées s’élevaient en Europe et ailleurs pour condamner l’esclavage ! Ce qui confirmait à l’esclave ce qu’il savait profondément : il est un être humain et l’esclavage est anormal. Cette clarté intermittente sera un des facteurs de résilience collective.
Beaucoup aujourd’hui pensaient que la résilience c’était « on oublie, on efface, on se tourne vers l’avenir ». Justement non, la résilience n’est pas une machine à laver l’Histoire ; il n’est pas nécessaire d’effacer le passé pour se tourner vers l’avenir, c’est ça : surmonter, rebondir, c’est la résilience. L’association de pensée « naturelle », « instinctive » qui juge négativement, sur la couleur de peau, au premier coup d’œil, doit être démystifiée par les scientifiques et les officiels.
Des mesures institutionnelles doivent être prises pour privilégier les comportements inclusifs et décourager les attitudes racistes. Ce qui peut impliquer des « excuses » ou des « regrets » publics, pas de demande de pardon puisque les descendants ne sont en aucune façon responsables des fautes de leurs ancêtres, mais des discriminations positives, des déclarations de responsables institutionnels, des clarifications sur l’histoire réelle, des démarches de responsabilisation collectives. Sur un plan individuel, l’autoréparation c’est l’abandon des postures de victimisation, l’abandon des attitudes de procureurs accusateurs, l’abandon du refuge psychologique dans la communauté, c’est l’apprentissage de la vraie histoire.
Il faut souligner l’utilité des commémorations collectives, locales, régionales, nationales. Au niveau d’un quartier une attitude raciste peut faire l’objet d’une réunion-débat. Des qualités de courage, de persévérance, de travail, malgré des conditions défavorables ont permis à des descendants d’esclaves d’amorcer le processus de résilience qui s’est renforcé au fil des générations et qui a abouti aujourd’hui à des success stories.
L’association First Caraïbes et l’UNESCO ont mis en œuvre des CHC (Collective Healing Circles) : Cercles pour penser (panser ?) les blessures de l’esclavage à l’aide de d’une méthode issue des thérapies de groupe et de la pensée du futur.
6. La culture martiniquaise joue-t-elle un rôle thérapeutique dans ce processus ?
La culture martiniquaise contribue à l’épanouissement des personnes. Maintenant qu’elle n’est plus méprisée, maintenant qu’elle a acquis ses lettres de noblesse, maintenant que sa peinture, ses ballets, sa littérature s’exportent, elle favorise la fierté identitaire. Elle joue un rôle thérapeutique. La musique noire, phénomène social majeur, a inspiré une très grande partie de la musique du vingtième siècle, des Etats-Unis (blues, jazz, rock…) à la Caraïbe hispanophone (salsa, merengue, bolero, rumba), anglophone (reggae, calypso etc.), francophone (biguine, zouk…), au Brésil (samba, bossa nova…).

Elle est, à l’origine, intimement liée à l’esclavage et plus précisément à la créativité des personnes mises en esclavage. Elle a influencé dès le début du XXe siècle la musique classique (Igor Stravinsky, Érik Satie, Darius Milhaud, Maurice Ravel etc) et a donné naissance à l’essentiel des musiques populaires actuelles dans le monde. La musique noire est partagée par tous.
Elle reflète et oriente la vie émotionnelle de centaines de millions de personnes.
7. Quelle serait la priorité pour les dix prochaines années en matière de “santé psychique collective” ?
En Martinique, la priorité absolue pour les dix prochaines années en matière de santé psychique collective réside dans la réparation du lien social et la prise en compte globale des déterminants structurels, environnementaux et générationnels qui pèsent sur la population.
Il faut :
- Que les politiques se mettent à l’écoute réelle de la population
- Réorienter le discours officiel dominant fait d’amertume et de ressentiment vers une pensée constructive, vers une vision plus positive, vers une attitude apaisée, résiliente.
Se soucier davantage de la jeunesse. Renforcer le repérage précoce et la santé mentale de la jeunesse :
La population jeune fait face à des vulnérabilités accrues, entre incertitudes économiques, éco-anxiété et héritages socio-historiques (séquelles de l’esclavage et du colonialisme), défiance institutionnelle, injonctions identitaires, pressions sociétales et ruptures des trajectoires de vie, (décrochage scolaire, illettrisme, chômage).
- Déployer massivement des stratégies d’« aller-vers » au plus près des collèges, lycées, universités, espaces de loisirs et SDF.
- Étendre le maillage territorial des Maisons des Adolescents et des structures de soutien psychologique de proximité.
- Former l’ensemble des acteurs de première ligne (professeurs, éducateurs, travailleurs sociaux, entraîneurs sportifs) aux premiers secours en santé mentale (PSSM) pour identifier les signaux faibles et prévenir le suicide.
- Promouvoir des approches de santé communautaire en s’appuyant sur le tissu associatif local pour libérer la parole et déstigmatiser la souffrance psychique.
8. La jeunesse martiniquaise est-elle dans ce chemin de compréhension et de réappropriation de ce passé douloureux ?
Oui et non.
La jeunesse martiniquaise s’engage sur un chemin de réappropriation mémorielle qui est loin d’être un long fleuve tranquille, marqué par un paradoxe permanent entre une vitalité culturelle inédite et le fardeau d’un trauma structurel non totalement cicatrisé, parfois réalimenté par le ressentiment.
D’un côté, on observe une vibrante réappropriation positive portée par une génération qui refuse l’amnésie et le formatage du récit historique officiel et qui réhabilite des traditions et pratique plus souvent la langue créole. Le passé esclavagiste n’est plus seulement perçu comme une page sombre subie passivement, mais comme le socle d’une résilience culturelle et d’une force à honorer, un levier d’affirmation identitaire.
D’un autre côté, ce chemin reste parsemé de tensions psychologiques profondes. Pour une partie de la jeunesse, le poids de l’histoire se conjugue avec les difficultés du présent — chômage, vie chère, sentiment d’enfermement insulaire — ce qui peut transformer la mémoire collective en un fardeau plutôt qu’en un tremplin. De plus, la transmission intergénérationnelle a souvent été hachée ou cadenassée par le silence des aînés, qui préféraient taire la souffrance pour protéger leurs enfants. Faute d’espaces de dialogue apaisés, certains jeunes héritent de cette colère sourde sans toujours disposer des clés pour la métamorphoser en action constructive.
Ce chemin est donc bel et bien enclenché de manière positive dans sa volonté d’émancipation et de vérité, mais il exige que la société offre à ces jeunes les conditions matérielles et psychologiques d’un avenir serein, afin que l’histoire éclaire le futur au lieu de l’assombrir.
9. Quel mot résume le mieux le travail qu’il reste à accomplir : mémoire, réparation, transmission ou réconciliation ? Pourquoi ?
Il faut le penser en termes de chemin et d’étapes successives.
La réconciliation est un but à atteindre ; la mémoire, la transmission et la réparation sont les étapes nécessaires, plus ou moins entremêlées, indispensables pour parvenir à la réconciliation qu’on atteindra sans sauter ces paliers obligatoires.
Fiche synthétique “l’esclavage et ses traumatismes” – par Pr charles -Nicolas
L’esclavage, est-ce de l’histoire ancienne ?
Certes, mais les cicatrices sont encore bien là.
- Un cliché tenace : La traite transatlantique a bloqué le monde dans l’équation raciste « Noir = esclave » pendant près de quatre siècles.
- Des fake news historiques : De fausses théories scientifiques et le mythe religieux de la malédiction de Cham ont été inventés de toutes pièces pour justifier la hiérarchie.
- Un relais politique : Après l’abolition, la ségrégation et l’apartheid aux Etats-Unis ont pris le relais pour maintenir les inégalités dans la réalité.
Quels sont les impacts psychologiques majeurs ?
Traiter un être humain comme un meuble laisse des traces profondes.
- Estime de soi brisée : Pour faire fonctionner le système, les colons exigeaient une soumission totale.
- Anxiété et méfiance : Ce traumatisme historique a durablement fragilisé l’identité et le lien social.
- Autocensure invisible : Les victimes intériorisent inconsciemment un sentiment d’infériorité.
- Du côté des descendants de colons : Cela a parfois ancré un complexe de supériorité associé à une inébranlable bonne conscience.
Ça se transmet vraiment de génération en génération ?
Oui, mais ce n’est pas une fatalité biologique !
- Le stress s’imprime : L’épigénétique montre que le trauma modifie l’activation des gènes sans pour autant altérer l’ADN.
- La bonne nouvelle : Ces modifications ne sont absolument pas définitives.
- L’espoir par l’action : Un environnement sain ou une thérapie peuvent effacer ces marques biologiques. Nous ne sommes pas esclaves de nos gènes.
Concrètement, comment ce passé pèse-t-il sur la Martinique actuelle ?
L’histoire s’invite encore au travail et au sein des familles.
- Le plafond de verre : Quand les échelons supérieurs de la société ne comportent que des Blancs, cela rappelle l’ancienne organisation esclavagiste puis coloniale. Cette situation est vue comme normale : les descendants des esclavisés occupent les échelons inférieurs. Ils ont intériorisé l’infériorité, et estiment que les échelons supérieurs ne sont pas pour eux. Les descendants des maîtres pensent que c’est une hiérarchie naturelle.
- Tensions dans les fratries : Des différences de traitement inconscientes apparaissent parfois lorsque la peau d’un enfant est plus foncée.
- Le « dressage » plutôt que les câlins : Sur les plantations, les mères élevaient les enfants à la dure pour qu’ils se comportent selon les règles de l’habitation (baisser la tête, ne jamais regarder dans les yeux, toujours se soumettre) afin de leur éviter les châtiments et d’être vendus.
- Des réflexes éducatifs : Ne pas trop s’attacher par peur de la séparation, punir sévèrement pour « endurcir »… Ces méthodes ultra-strictes se reproduisent encore parfois aujourd’hui.
Comment faire pour « guérir » collectivement ?
La résilience n’est pas une machine à laver l’Histoire : on n’efface pas le passé, on rebondit dessus.
- L’auto-réparation solo : Arrêter de se positionner en victime, refuser de jouer les procureurs et apprendre la vraie histoire pour s’émanciper. Ça fonctionne.
- La force du collectif : À l’époque, les esclaves se réunissaient en secret pour recréer du lien. Aujourd’hui, cela passe par des commémorations, des débats de quartier et des initiatives comme les Collective Healing Circles (Cercles collectifs de guérison gratuits, ouverts au grand public en Martinique, Guadeloupe, France hexagonale : Dépasser le passé, Libérer le futur) de First Caraïbes avec l’Unesco.
- Le rôle des institutions : Des excuses publiques et des regrets officiels aident à poser les bases. Il n’est pas nécessaire de demander pardon, car les descendants actuels ne sont pas coupables des fautes de leurs ancêtres.
Quel est le rôle de la culture martiniquaise là-dedans ?
La culture une excellente thérapie.
- Une fierté retrouvée : Longtemps méprisées, la littérature, la peinture et la danse martiniquaises s’exportent aujourd’hui partout et soignent l’identité.
- La bande-son de la résilience : Nées de la créativité des esclaves, les musiques noires ont conquis la planète. Du blues au reggae, du jazz au zouk, elles ont même inspiré les plus grands compositeurs classiques (comme Ravel ou Stravinsky).
C’est quoi la feuille de route pour les 10 ans à venir ?
Réparer les liens et chouchouter la santé mentale de la jeunesse.
- Changer de disque : Passer du ressentiment et de l’amertume à une pensée constructive et apaisée.
- Écouter pour de vrai : Pousser les politiques à se mettre à l’écoute réelle des besoins de la population.
- Le plan d’action sur le terrain :
- Aller vers eux : Déployer l’aide psy directement dans les collèges, les universités et auprès des plus précaires.
- Créer un réseau : Ouvrir plus de Maisons des Adolescents sur tout le territoire.
- Former les adultes : Apprendre aux profs, éducateurs et coachs sportifs les premiers secours en santé mentale.
- Casser les tabous : S’appuyer sur les associations locales pour libérer la parole et déstigmatiser la souffrance.
La jeunesse a-t-elle digéré ce passé douloureux ?
« Oui… mais ». Un vrai paradoxe.
- Le côté fier : Une génération vibrante qui refuse l’amnésie. Ils réhabilitent les traditions, pratiquent le créole et transforment l’histoire subie en un levier d’affirmation positif.
- Le côté fardeau : Le silence (protecteur) des aînés a parfois transmis une colère sourde, sans le mode d’emploi pour la transformer en action constructive. Le passé pèse lourd quand on ne l’a pas digéré et qu’on garde du ressentiment. Il s’ajoute aux galères du présent (chômage, climat socio-politique lourd, absence de perspectives économiques)
Le mot de la fin : mémoire ou réparation, transmission ou réconciliation ?
Inutile de choisir, c’est une course à étapes.
- La ligne d’arrivée : La réconciliation est le but ultime à atteindre pour la société.
- Le passage obligé : Impossible d’y arriver d’un coup de baguette magique. Il faut valider trois étapes indispensables et entremêlées : la mémoire, la transmission et la réparation.
@créditphoto Charles-Nicolas


