Voulez-vous nous présenter succinctement votre livre intitulé « Les Robes d’Émilie » ?
Et pourquoi ce titre ? 
Les Robes d’Émilie est le grand livre des tenues martiniquaises d’hier et d’aujourd’hui. Son titre rend hommage à ma mère, Émilie Daniel, dont plusieurs générations reconnaissent l’œuvre de mémoire, de restauration et de modernisation du costume traditionnel martiniquais, de 1970 jusqu’à sa disparition en 1999.
Vous présentez le vêtement traditionnel martiniquais comme un patrimoine culturel. À partir de quels critères peut-on considérer une tenue comme un objet de mémoire, et non simplement comme un élément de mode ?
La mode est passagère.
Nous parlons ici d’une manière de se vêtir qui a traversé le temps et qui fait aujourd’hui notre fierté par son ingéniosité, sa pertinence et sa beauté. Nos tenues sont des objets de mémoire parce que leur histoire et leurs origines racontent la nôtre. Nombre d’entre elles témoignent de la créativité déployée par nos ancêtres pour contourner les interdictions vestimentaires dans une société où la nudité imposée constituait un instrument de soumission.
À cette époque, s’habiller était aussi un acte de dignité : se réapproprier un corps qui, rappelons-le, ne leur appartenait pas.
Comment éviter que la modernisation du costume ne conduise à une perte de sens des codes vestimentaires traditionnels ?
Lorsqu’en 1985, Émilie Daniel transforma légèrement le modèle traditionnel de la gwanrob, les puristes crièrent au scandale. Elle maintint pourtant sa vision : faire évoluer la tradition sans en trahir les codes. Elle remit ainsi la tradition à la mode, tout en distinguant rigoureusement, dans ses spectacles et présentations, les tenues traditionnelles authentiques de ses créations modernes, qu’elle baptisa « Robes d’aujourd’hui et de l’An 2000 ». L’histoire lui a donné raison.
J’ai également écrit ce livre pour fixer et transmettre ces codes, afin que chacun puisse distinguer ce qui relève de notre héritage de ce qui appartient à sa réinterprétation.
La folklorisation aide-t-elle ou pas à la mémorisation des coutumes ?
Tout dépend de ce que l’on entend par folklorisation. Le folklore désigne d’abord l’ensemble des traditions, croyances et pratiques culturelles d’un peuple. En ce sens, il participe pleinement à la transmission de la mémoire.
Mais lorsque ces traditions sont réduites à leur seul aspect pittoresque, pour divertir ou séduire, elles risquent de perdre leur signification profonde. Faire vivre une tradition, ce n’est pas seulement la montrer : c’est aussi raconter son histoire et transmettre son sens. Sans cette connaissance, la folklorisation peut devenir une déformation de la mémoire plutôt qu’un moyen de la préserver.
La grande robe, la douillette, les coiffes et les différents accessoires portent chacun des significations sociales et historiques. Dans quelle mesure ces paramètres permettaient-ils autrefois aux femmes de communiquer leur statut ou leur identité sans avoir à parler ?
Certaines tenues parlaient effectivement d’elles-mêmes. La jupe kalandé, par exemple, était portée par les matadors de Saint-Pierre, et non par les femmes du peuple. La chaudière blanche accompagnée de son jupon assorti, sur une robe noire, signalait le deuil. D’autres vêtements distinguaient les enfants, les jeunes filles.
Mais je tiens surtout à dénoncer ici une légende profondément ancrée dans les esprits : celle selon laquelle le nombre de pointes des coiffes en madras indiquerait la situation matrimoniale ou les disponibilités amoureuses des femmes.
Selon mes recherches, cette interprétation, apparue dans les années 1950 pour amuser les touristes, ne repose sur aucune tradition ancienne documentée. Pourtant, à force d’être répétée depuis quelque 75 ans, cette invention est devenue, pour beaucoup, une vérité incontestable. Je la dénonce fermement, car elle réduit un élément majeur de notre patrimoine vestimentaire à une signalétique amoureuse, au mépris de la dignité et de l’intelligence de nos aïeules. Nos mères n’étaient pas des panneaux publicitaires !
Pourquoi faudrait-il attribuer aux coiffes martiniquaises cette signification triviale, alors que la Guadeloupe et la Guyane possèdent également de somptueuses traditions de coiffes sans leur associer cette légende ? Il est temps de mettre fin à cette mystification.
Dans mon livre, je présente les recherches qui m’ont permis de retrouver en Afrique les origines de nos têtes à bouts. Notre patrimoine mérite mieux que des légendes inventées pour divertir. Il mérite la vérité, la connaissance et le respect.
Peut-on parler d’un acte de résistance en s’appropriant ces signes vestimentaires ?

L’habillement fut un acte de résistance autant que de résilience. Les peuples réduits en esclavage possédaient de riches cultures vestimentaires, du bijou, de la coiffure et du maquillage. En se vêtant, ils retrouvaient une part de leur dignité et de leur identité. Les lois somptuaires imposaient de nombreuses restrictions, mais chaque interdiction suscitait de nouvelles inventions.
Nos ancêtres avaient un génie particulier pour réaliser de véritables welto créatifs ! Ainsi, face à l’interdiction de porter des chapeaux, les femmes créèrent la chaudière. Face à l’interdictions du port des perles, elles créèrent et portèrent le grain d’or et le collier chou. De cette créativité est né un patrimoine exceptionnel, témoignage du génie de femmes et d’hommes dont l’oppression n’a jamais réussi à étouffer l’imagination.
En tant que spécialiste du costume traditionnel, quel regard portez-vous sur la responsabilité des nouvelles générations dans la transmission de ce patrimoine : faut-il le conserver tel quel ou accepter qu’il continue à se réinventer ?
Toutes les générations ont le droit d’interroger et de réinventer leur patrimoine. Encore faudrait-il qu’elles le connaissent ! C’est précisément pour cela que j’ai écrit et richement documenté Les Robes d’Émilie. Il appartient d’abord à ceux qui détiennent cette connaissance de la transmettre.
Faire évoluer une tradition est légitime, comme Émilie l’a démontré, à condition de reconnaître et de respecter les éléments d’origine que l’on choisit de transformer.
Je rencontre souvent des lycéennes fascinées par les tenues des jeunes filles d’autrefois. Elles me demandent, parfois avec regret, « Pourquoi nous ne nous habillons plus ainsi, c’est tellement plus joli ? » Je trouve cela très encourageant !
Quels sont vos projets ou perspectives au sein du péyi ?
Le dimanche 20 décembre 2026, à 15 heures, à l’Atrium, je célébrerai 70 ans de vie, d’amour et de transmission avec VOYÉ LANMOU. C’est un défi un peu fou que je me suis lancé : une grande cérémonie artistique et musicale, conçue comme un livre vivant dont les pages raconteront des fragments de mon parcours.
Je serai entourée d’artistes mythiques comme Lola Martin et Gertrude Seinin, de professionnels de renom, dont Aurélie Dalmat à la mise en scène, et d’un orchestre d’exception.
Je souhaite faire de ce rendez-vous l’un des moments les plus marquants de ma vie artistique, mais surtout une grande célébration de la gratitude, de la mémoire et du partage. C’est une invitation à envoyer et à recevoir de l’amour.
Crédit photo : Monik Kromwell ; Philippe Bourgade ; Carolle Chatot-Henry (exposition et travail d’Adeline Chapin)


