An Tan Robè (2ème partie) par Sylvie Meslien

Comment la population a vécu l’administration de l’amiral Robert pendant la guerre ? Et quelle en était les causes profondes ?

La Martinique a été davantage marquée par l’administration de l’Amiral Robert parce que son siège se situait dans cette île.

Dès son arrivée dans l’île, il souhaite maintenir l’ordre et la paix. D’où la surveillance de la population, son occupation, son éducation et sa nourriture. Il demande aux propriétaires terriens de planter des cultures vivrières, ce que ces derniers refusent, car ils pensent que comme lors de la Première guerre mondiale, ils vont pouvoir écouler le rhum et le sucre qu’ils produisent.

Mais la situation de 1914-1918 est très différente du contexte de la Seconde guerre mondiale car toutes les communications avec la France sont coupées.  De plus nourrir 2 000 marins et les militaires ne peut se faire qu’au détriment de la population.

Les gouverneurs ont instauré la carte de rationnement.

Quelles en sont les conséquences ?

Les populations qui vivaient dans les villes comme Fort-de-France, ou Pointe-à-Pitre ont souvent beaucoup plus souffert que les populations qui vivaient dans les campagnes. Tout est extrêmement onéreux, le marché noir se met en place, les produits viennent souvent des deux îles de Sainte-Lucie et de la Dominique.

Certains marins pêcheurs arrivent à contourner les postes de douane pourtant installés pour surveiller les côtes. Beaucoup font preuve de créativité pour fabriquer des outils du quotidien, pour se nourrir, pour se vêtir.

La pratique du troc est mise en place.

Comment l’opposition se manifeste-t-elle ?

En temps de guerre, on ne peut pas s’exprimer comme l’on veut : la moindre parole, le moindre écrit sont analysés. La censure est très présente, par exemple, la revue Tropiques fondées par Aimé Césaire, Suzanne Roussi Césaire et René Ménil va être interdite car son contenu est devenu « subversif ».

Les opposants qui marquent dans la ville le V, signe de ralliement des résistants et des partisans des Alliés, parfois capturés, sont interrogés et arrêtés. Les familles qui ont des jeunes partis en dissidence sont obligées de se taire, souvent elles sont face au constat du départ.

Parler ou s’inquiéter, c’est risquer d’être interrogé et de mettre en danger le dissident ou sa famille. C’est beaucoup de stress et de tristesse.

Les hommes politiques n’ont pas cessé de militer, ils ne peuvent plus le faire ouvertement, malgré tout ils parviennent en 1943 – comme Victor Sévère et Emmanuel Rimbaud – à mobiliser la population.  Ils sont à l’origine du comité de libération nationale de la Martinique. Des militaires du camp de Balata – autour du lieutenant-colonel Tourtet – vont s’insurger pour protéger la population.

En 43, un tournant historique

En 1943, la population en Martinique et en Guadeloupe va se révolter pour réclamer le départ de l’Amiral Robert. Plusieurs manifestations vont se dérouler à Saint-Pierre et à Fort-de-France jusqu’en juillet 1943.

Le 18 juin 1943, le comité de libération national de la Martinique appelle la population à commémorer l’appel du 18 juin au monument aux morts de Fort-de-France où la population scande « Vive la France, Vive De Gaulle ».

Ne pouvant intervenir face à la population et aux militaires, sans éviter un bain de sang, l’Amiral Robert se voit contraint de quitter la Martinique pour Porto Rico. Il est remplacé par le délégué du Comité français de libération nationale, envoyé par le Général de Gaulle, Henri Hoppenot le 14 juillet 1943.

Qui sont les dissidents et pourquoi partent-ils ?

Ceux qui choisissent de partir sont souvent très jeunes, ils ont entre 16 et 18 ans, il y en a bien sûr qui sont plus âgés. Ce sont des hommes mais on trouve aussi quelques femmes. Ils prennent tous les risques pour partir, ils ne peuvent pas parler de leur projet à leurs familles pour ne pas les mettre en danger.

Le départ est préparé plusieurs jours avant, seul ou en groupe. Ils décident de voler un gommier ou prennent l’attache d’un marin pécheur qu’ils payent. La traversée est très difficile dans les deux canaux entre la Martinique et la Dominique, et entre la Martinique et Sainte-Lucie.

Beaucoup ne savent pas nager. Aujourd’hui on ne peut pas dire combien d’entre eux ont échoué cette traversée. Ces deux îles constituaient la base arrière des Anglais mais aussi des représentants de la France libre, notamment par le colonel Massip.

Quand les dissidents parviennent enfin dans l’une de ces deux îles, ils sont accueillis, nourris, logés. Ils sont ensuite envoyés aux Etats-Unis au Fort Dix (New Jersey) où ils reçoivent une instruction militaire. Ils constituent le Bataillon de Marche Antillais n°1 et ils vont rejoindre les théâtres de guerre.

La France libre …

Quand les Antilles et la Guyane vont rallier la France libre en 1943, on ne parle plus alors de dissidents. Les soldats Antillais et Guyanais sont réunis au sein du BMA5 (le Bataillon de Marche des Antilles n°5).

Les soldats les plus connus sont Frantz Fanon parti en dissidence en 1943 ; il est renvoyé en Martinique et va rejoindre le BMA5 ; et le colonel Henri Tourtet.

En Martinique, c’est au lycée Schœlcher qu’ils sont réunis. On les retrouve en Afrique du Nord et sur plusieurs théâtres de guerre (Monte Cassino, Vosges, Alsace …) : beaucoup d’entre eux ont participé au débarquement de Provence en 1944.

Des chiffres évoquent entre 4 000 et 5 000 le nombre des soldats enrôlés au sein des Forces françaises libres.