Jeux de bâtons dans les Alpes !
La « to do list » pour des … jeux de bâtons !
L’être humain se caractérise par son désir de dresser des listes, des cases à cocher, des médailles à accrocher sur le mur du salon afin de jalonner sa trajectoire de vie.
Jack Nicholson et son comparse Morgan Freeman illustrent cette envie de réaliser la « to do list » avant le grand voyage dans le film « Sans plus attendre ». En voilà une idée quelque peu saugrenue !

Et pourtant sur une coupe de champagne à « la Nwel », et presque sur un coup de tête, nous cliquons sur l’impensable … devenu au fil des pas des “jeux de bâtons”.
Le tour du Mont Blanc en « 7 jours en liberté » !
Je ne reviendrais pas sur les préparatifs que Carolle a si bien traité mais sur cette parenthèse du mois de septembre où randonnée, funanbulisme, crainte, douleur, fatigue et émerveillement se conjuguent au présent.
L’aventure pas à pas … au gré des cailloux et des cols !

Le ressenti d’abord
Pour retracer cette expérience, car il en s’agit bien d’une pour des îliens de la Caraïbe (!), je m’appuierai sur mes impressions.
Le parcours fait d’étapes de 13 à 19 km, avec des dénivelés positifs et négatifs aux alentours de 1000 mètres, nous dévoile une variété de paysages tous aussi magnifiques les uns les autres.

Mais la quête interne dans laquelle nous nous sommes inscrits est celle qui retient mon attention.

Mon journal de bord papier ne fut rempli qu’au départ.
Le terrassement physique des autres jours m’orienta vers une prise de notes rapide sur mon portable avec des mots clés, résumant l’état du moment.

La première leçon apprise est l’importance de l’usage des bâtons. Sans eux, nous n’aurions pas terminé le premier jour et donc les suivants. Ils ont même sauvé le genou gauche de Carolle qui a fléchi lors d’une descente évitant une entorse … mais pas l’élongation que nous trainerons plusieurs jours à coup de strapping et autres soins médicamenteux.
Cet accessoire indispensable à la randonnée de montagne baptisa les chapitres journaliers : « Jeux de bâtons » suivi du jour « 1 », « 2 » …
Le ciel était notre allié
Le pari du mois de septembre était risqué.

C’était sans compter sur le réchauffement climatique qui nous a offert une semaine clémente où les UV et infra-rouges dominaient les larmes des nuages.

Seule la 3ème journée a été humide, froide, venteuse, désagréable.

Des formes fantomatiques noires, exagérément immenses en raison des capes de pluies passées au-dessus des sacs à dos, surgissaient du brouillard et s’approchaient rapidement sans mot.
L’iceberg que rencontra le Titanic devait ressembler à cela. La particularité de notre parcours était son tracé à l’inverse du traditionnel des randonneurs, renforçant notre sentiment de solitude.
Continue chérie … euh… nous sommes bien sur le bon tracé !
A chaque carrefour de sentiers la question était posée. Je réfléchissais aux épreuves de la vie, où malgré le doute qui nous assaille, il faut tenir le cap.
La bonne étoile de Carolle nous a guidé ce jour d’anniversaire, et les explosions de chaque goutte d’eau sur le sol furent remplacées le soir par les bulles de la coupe.
À la tienne chérie !!
Des corps insuffisamment préparés

L’entretien physique est indispensable à la santé.

Il participe à notre bien-être et renforce nos capacités cognitives. Ce concept nous semble être acquis. Triathlète et marcheur, nos corps ne sont pas laissés sur le banc des spectateurs… jusqu’à la claque reçue par les Alpes.
L’altitude, les dénivelés, l’instabilité des sols ont généré une multitude d’alarmes corporelles. Devant notre excellente pizza du premier soir, moment Ô combien appréciable, les débriefing vont bon train.
Le regard vide, je lâche « La marche est le chemin de la souffrance ! Mais pour quel but ? ».
« Tout le monde pense que le TMB est une simple promenade. Foutaise ! » s’écrie notre chauffeur de taxi du 4ème jour que ma bretonne avait un peu « chauffé ».
« Les abandons sont légion. Si vos muscles sont tétanisés, c’est en partie à cause de l’altitude et du manque de préparation mais pas à cause de l’âge. Il faut faire de nombreux steps pour la préparation. Pour demain … marchez pendant 20 minutes puis faites une pause de quelques minutes et repartez ! ».
Merci David, tes conseils seront suivis à la lettre, quoique le dernier jour … c’était 10 minutes de marche et autant de pause 😊.
J’espère que nous le retrouverons ce coach en cours de conversion pour le rachat d’un refuge en altitude… Il nous a même appris que certaines chambres à Bourg Saint-Maurice (pour les richissimes du Moyen-Orient) sont à 5 000 euros la nuit (20 000 pour la famille), le mètre carré constructible peut monter jusqu’à 58 000 euros et Val d’Isère est la commune la plus chère de France.

La marche à petits pas est donc un sage conseil. A notre âge, nous sommes adeptes de la stratégie des économies… des gestes.
Laissant ces chiffres affolants derrière nous …
Sans oublier le “4 degrés” à 2600 mètres !
Le TMB ou une université des langues
Hi, Hello, Ciao, Buongiorno, Annyeon, Zãoshang hão, Bunã, Salut, Bonjour…
On en perd son latin, tant le circuit est cosmopolite. Je n’ose imaginer en été où 600 personnes se suivent les unes derrière les autres. Ce sont les américains et les asiatiques qui affichent leur supériorité numéraire.
Quand la langue de Molière résonne, on croit rêver de Scapin.
Pour autant avec les jours qui s’égrènent, je me suis mis à regarder ceux que nous croisions. Notre allure d’amateur m’en donnait l’opportunité.

Le sourire croisé et son interprétation
Ainsi entre 2 escrimes, j’écrivais sur mon bloc-note du « jeux de bâtons 4 » cette réflexion non influencée par un space cake d’Amsterdam :
Le regard des randonneurs est spécifique.
L’éclat dans les yeux, même avec fatigue, est accompagné d’un rictus labial.
Soit un sourire forcé « tu vois même pas mal ! »,
soit un sourire perché « wouaaa je kiffe ! »,
soit un regard compatissant « si tu savais ce qui te reste à faire ! »,
soit le sourire interrogatif « je me suis trompé de tour opérator … qu’est-ce que je fous dans cette galère… »,
soit le sourire remerciant quand on laisse passer la personne « oh Merci » avant qu’elle ne s’écrase au sol,
soit le sourire complice « on l’a cherché, hein ! »,
enfin le sourire vrai « cela fait mal mais c’est beau ! ».
Une farandole arc-en-ciel
L’appareil photo monté sur la bretelle de mon sac à dos était à portée de doigt pour saisir une émotion, un nuage flirtant avec la cime des pics … baptisé « le cracheur de nuages ».
Mais le temps, la fatigue, l’oubli ne permettent pas toujours de déclencher l’immortalité.
Pour autant, ce qui me revient, c’est cette impression de fourmis humaines gravissant les alpages.
Soient en marchant, soient en courant (et oui … l’ultra trail du Mont Blanc venait de se terminer).
Des équipes internationales continuaient de se dégourdir les jambes… il leur fallait quelques heures pour faire notre parcours de la journée… pff faites les malins !
Soient accompagnées de chiens ou de mulets, rappelant le rôle important de nos animaux dans la conquête des sommets.

Les sacs à dos recouverts d’une protection étanche s’appariaient par couleur identique de 2 ou 3. Ainsi les jaunes laissaient la place au vert après avoir dépassés les bleus. Les jeux d’Albertville de mon enfance ne sont pas loin. Les montagnes chantent au rythme du broutage des alpages et le tempo des torrents nous convoque à une farandole colorée.


Une leçon de vie
Nous avons eu la chance de terminer ce parcours indemne. Cet équilibre fragile entre “le tout va bien” et “la catastrophe” est ténu.
Face à cet environnement qui pointe notre éphémérité, face à notre ignorance de la vie sauvage, nous ne sommes pas prêts à une communion sereine. Ce beau ne mérite peut-être pas l’homme qui ne désire que l’appropriation.

Cette randonnée appelle à l’humilité et à la retenue.
Je quitte les sentiers avec tout le respect qu’il se doit aux pionniers-ères de la montagne, aux bergers et bergères qui entretiennent au quotidien les pâturages et les traditions, à la faune et flore qui s’adaptent aux conséquences des activités des bipèdes.
Cette parenthèse a été notre chemin initiatique.
Mots clés pour ces jeux de bâtons alpins

Mes amis :

– le roi kétoprofène et son vassal oméprazole
– l’huile CBD-Arnica de Boiron en massage le soir et le matin
– une douche froide puis chaude puis froide puis chaude sur les cuisses et jambes à la fin de la journée. Saisissant mais efficace.
– la bière à la fin du parcours, et le fromage du cru …
– « jeune-locks » et David, 2 chauffeurs qui nous ont épargné 200 mètres de dénivelé positif
– mon oreiller
Ma réclamation :

– grande amélioration à revoir sur la logistique avec l’agence. Mieux étudier les notifications en amont…
Surtout :
– Dire merci tous les soirs aux pieds et les gratifier d’un soin avec une crème spécifique hydratante.
Texte de Didier ; Photographies de Carolle.
